Les marchés de gros, ou comment relier la ferme à l’assiette (avec la logistique)

Pour les produits frais, les fruits et légumes ou encore les fleurs coupées, les marchés d’intérêt national (MIN) et marchés de gros assurent le lien entre les sites de production agricole et nos assiettes en passant par les commerces et marchés. Vitaux pour acheminer les produits alimentaires aux 67 millions de Français, essentiels à l’économie, reportage au cœur de ces géants de la logistique pour mieux comprendre leur fonctionnement et leur utilité.

« Nous sommes en 1963. Rungis est encore bien loin d’être sorti de terre. Aux Halles que l’on n’appelle pas encore « anciennes », devant le zinc des ‘Deux Pavillons’, les habitués sourient en coin, et se donnent d’énormes claques sur les épaules et les cuisses lorsque le mot ‘transfert’ est prononcé. Personne n’y croit. Ou plutôt presque personne. » peut-on lire dans les premières pages du roman historique Le Transfert des Halles à Rungis de Jean-Claude Goudeau publié en 1977. Pourtant, le déménagement des Halles de Paris au marché international de Rungis était bel et bien réel, il n’a pas seulement engendré l’un des plus grands chantiers de l’époque mais il préfigurait une nouvelle ère de la logistique alimentaire pour desservir les commerces et cantines de la région Ile-de-France en plein boom démographique. « C’est dans cette décennie 1960 que sont nés les marchés d’intérêt national et les principaux marchés de gros » témoigne Jean-Jacques Bolzan, Président de la Fédération des marchés de gros de France et par ailleurs vice-président de Toulouse Métropole en charge du bien-manger.

À Agen, Bordeaux, Grenoble, Nice ou encore Strasbourg, des MIN ont été développés sur tout le territoire après la création de ce statut en 1953 par les pouvoirs publics et ce jusqu’en 1970 pour « massifier la production agricole, en assurer la distribution partout dans l’hexagone et ainsi nourrir tous les Français » explique Jean-Jacques Bolzan. Plus de cinquante ans après, « nous comptons quinze MIN et dix marchés de gros en France, situés principalement à proximité des grandes villes et des zones de production agricoles. »

Les marchés de gros, « des outils économiques et logistiques majeurs »

Demander à Jean-Jacques Bolzan l’importance des MIN et des marchés de gros en France*, c’est presque comme demander à un boulanger l’importance de la farine. « Ils sont essentiels, ce sont des outils économiques et logistiques majeurs » assène-t-il. Et à raison, les marchés de gros permettent d’approvisionner plus de 45 millions de consommateurs chaque jour et représentent 137.000 emplois directs et indirects, 4.700 producteurs, 2.500 opérateurs et 63.000 acheteurs. « Les MIN structurent la logistique des filières agroalimentaires en permettant aux grossistes de sourcer leurs produits et de les collecter, à des agriculteurs locaux d’écouler leurs productions via les grossistes ou directement au sein du ‘carreau des producteurs’ et à des marchands et restaurateurs de s’approvisionner ». Rien que pour le MIN de Toulouse, société d’économie mixte dont Toulouse Métropole est actionnaire à 85 %, deuxième MIN le plus important de France derrière Rungis, ce sont plus de 3.000 acheteurs (commerces de proximités, restaurants, marchés de plein vent ou grandes surfaces…) de 9 départements qui sont livrés quotidiennement en produits frais.

« Les MIN doivent devenir l’outil qui lient le monde rural et le monde urbain pour éviter les crises d’approvisionnement alimentaire » analyse Jean-Jacques Bolzan qui a été chargé par le gouvernement de réfléchir à une logistique urbaine plus verte avec la présidente du port autonome de Strasbourg Anne-Marie Jean et l’ancienne ministre Anne-Marie Idrac. « L’approvisionnement des MIN et des marchés de gros est essentiellement assuré par des grossistes, ce sur quoi nous avons principalement travaillé concerne la deuxième phase logistique, autrement dit le dernier maillon de la chaîne jusqu’aux métropoles ». Pour l’heure, la plupart des produits sont transportés en camion avec un développement du gaz naturel pour véhicules (GNV) et de l’électrique qui restent toutefois minoritaires. « Les MIN jouent un rôle de préfigurateurs pour les innovations logistiques en testant de nouvelles solutions de transport pour les derniers kilomètres. En centralisant les approvisionnements ils permettent déjà naturellement de réduire les nuisances liées aux transports et la congestion des centres-villes ».

C’est aussi pourquoi il est important de garder les MIN au plus près des bassins de consommation, afin de réduire l’impact environnemental des projets tout en préservant leurs atouts économiques pour les entreprises du territoire. Ainsi, des villes telles que Bordeaux ont su intégrer l’outil logistique au projet urbain dans le cadre de l’opération Euratlantique visant un réaménagement complet du quartier de la gare Saint-Jean et de ses alentours. D’autres villes ont fait le choix de délocaliser leur MIN, à l’image de Lyon, pour créer des bureaux et des logements, reléguant ainsi les activités logistiques plus en périphérie de la ville.

Les MIN en deux chiffres :
1,7 million de mètres carrés bâtis
550 hectares de foncier aménagés

Pour aller encore plus loin dans la création de chaînes logistiques alimentaires, ce rapport récemment publié appelle les collectivités à intégrer pleinement la logistique à leur stratégie de territoire en créant des postes « d’élus référents à la logistique, doublés d’une expertise en interne au sein des services, transverses à toutes les délégations de la ville ». « Une nécessité » pour Jean-Jacques Bolzan afin de créer des maillages au niveau des plan locaux d’urbanisme pour créer des structures de logistique urbaine en ceinture de ville sur le modèle des MIN avec arrivage de poids-lourds depuis les axes autoroutiers et départ de véhicules électriques vers les villes. « La logistique c’est tous les jours et ce ne sont pas que des poids-lourds, les aliments n’arrivent pas tout seul dans l’assiette » martèle Jean-Jacques Bolzan. Pour cet élu local qui a fait du « bien-manger » une priorité de la ville de Toulouse, agriculture locale et circuits-courts vont de pair et rendent plus que jamais indispensables les MIN et marchés de gros.

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